Au même titre que la poésie « ne se conçoit que dans la simultanéité du blanc et du noir », qui « se télescopent », les instances juridiques, géographiques et métaphysiques formulent les balises téléscopées du non-lieu, incarné et total, emboutti dans la page biffurée d’encre.
Aussi, doit être envisagée la page dans sa mobilité aéroportuaire, en marge, et dans toute sa matière, pour laisser à Mercy l’usage plein de ses non-lieux. Reprenons.
La page est un standard : en cela, véridiquement, administrative et répondant d’une loi, qui est celle sinon du blanc – trop restrictif dans ce qu’il caractérise –, au moins du laisser-contraste avec le caractère, qui lui offre de décider seul de sa lisibilité. Plusieurs facteurs interviennent donc sous l’impératif administratif dudit contraste et qui caractérisent la page : qu’elle est souvent claire et le glyphe sombre (ou inversement) ; qu’elle dispose d’un sens, qui est concordant avec la trame du papier (s’il y a : vergeurs horizontaux, pontuseaux verticaux ; sinon, tracé du grain, des fibres), qui redouble la ligne dans son horizontalité ; que ses lignes de coupe épousent (linéarité du trait de coupe, au plus parallèle de la justification, en un sens, et de la ligne, dans l’autre) et embrassent (marges et fonds perdus pour en envisager les limites) l’assemblage de glyphes qui s’y loge. Autrement dit, la norme de la page se plie au glyphe et à son choix d’inscription, autant qu’elle peut, et elle existe en cela non comme simple support, mais comme lieu optimisé d’absence, facilitateur de crash, non-lieu électif d’un détournement.
Mais il faut aller plus avant pour envisager mieux cette complémentarité dans le détournement, qui doit une bonne fois pour toute déterminer une trajectoire commune, un télescopage de la page et du glyphe dans leur unique effort. Qui fait voir que matérialisme de l’idée, comme l’opposition (quand bien même complémentaire) de géographie et de métaphysique, formulent au regard du non-lieu de la page biffurée au mieux un pléonasme, au pire une insulte. Puisqu’il s’agit bien, en qualifiant le télescopage du noir et du blanc, qui fait l’inhumain X que Mercy voit se constituant dans le poème, de ne pas, par mégarde, désemboutir la matière-page-du-poème de sa tractation inhumaine (administrative), par un faux jeu de sur-dichotomie.
Ici s’est glissée l’erreur :
Le « non-lieu » n’appartient pas au « blanc » (qui serait la caractéristique première de la page) ; la page, notamment en vertu de son blanc, est le non-lieu. De même, le livre, par sa matière de papier et d’encre, est déjà dans un autre monde – quand bien même encre et papier sont a priori matérialisés. En outre, la matière de langue avec la matière de livre, toutes deux de l’ordre de l’imagination – toutes deux déjà propulsées dans l’imagination –, ménagent un espace insituable, ensemble.
À l’appui de cela : comprendre qu’il n’est aucun sens à la nature administrativement supérieure (immanente) de la page si elle n’est pas déjà prise dans un rapport matériel avec le symbole pur que matérialise le glyphe dans sa disposition d’encre. Autrement dit : glyphe et page, au moment de leur contact, se caractérisent réciproquement dans leur nature, se consacrent par eux deux (dans le nom même de page, qui sans glyphe ou sans glyphe latent, comme déjà virtualisé à son contact, est une feuille). Cette caractérisation est alors indistinctement et simultanément matérielle et imaginaire, géographique et métaphysique, et ainsi page et glyphe sont constitutivement parties prenantes d’un commun non-lieu. Ce non-lieu n’est pas plus caractérisé par le blanc de la page (au titre que ce blanc serait par excellence un trait constitutif de l’absence, du vide ou d’on ne sait quoi) que par la somme de facteurs cités plus tôt, qui font de la page un non-lieu total, duquel ne s’extraient aucune valeur surplombant sa matérialité et qui feraient ainsi passer son absence de localité, sa valeur comme non-lieu, par un trait analogue à sa réalité même.
Ajoutons donc à la détermination administrative de la page les conséquences de cette détermination pour comprendre mieux en quoi elle constitue le « non-lieu électif d’un détournement ». Trois notions clés semblent présider à la valeur aéroportuaire de la page : sa nature de matière reproduite dans le processus d’impression ; l’interchangeabilité des pages entre elles à laquelle cette nature reproductible ouvre (toutes les pages 17 de chaque livre d’un même tirage sont identiques) ; et les corrélations graphiques et imaginaires que ces deux premières données inaugurent (dans la masse du livre, quand bien même la page 17 de tel livre n’est pas la page 18 d’un autre livre, un standard graphique autorise déjà la corrélation de ces pages, voire est une invitation à les identifier). Cette suite de conséquences, couplées aux standards immanents qui font la transmutation d’une feuille en page et son avènement en non-lieu, instituent toute la mobilité que requiert le poème et justifie qu’il prend historiquement place dans un livre, sur une page, plutôt qu’ailleurs. Cette mobilité, colonne vertébrale du non-lieu-page, est manifeste par la coexistence sur le même plan, qui est le plan abstrait, comme matériellement déjà virtualisé et pourtant bien matériel, de toutes les pages du monde. De l’autre bout, et une fois que mon assemblage de glyphes est encré (même dans l’esprit seul) sur ce qui vient tout juste de devenir une page : j’écris sur la page même qui a vu s’inscrire Un coup de dés, sur celle aussi où Mercy s’étendait hier, qui n’a pu, écrivant comme se relisant, que se situer au lieu exact où l’éclair fendit la page d’un « SOIT », « LE MAÎTRE » et dans le collimateur exact de « N’ABOLIRA ». En somme, au titre de son absence de localisation, toute page apparaît comme en transparence de toute page, toute page est comme la marge de toute page, et cette configuration tient autant à un imaginaire de la page qui la virtualise dans le processus de l’écriture et de la lecture – comme hantés d’autres pages – qu’à une réalité matérielle de la page comme non-lieu, sans identité – graphique, administrative, fonctionnelle, nominale. Reste à consacrer le non-lieu par l’interchangement libre d’une page pour une autre, arrachée et disposée ailleurs puisqu’elle n’est nulle-part ; assumer enfin le passage indifféremment d’un livre à un autre, comme il se fait déjà sans que nous le reconnaissions, sous la main de Mercy comme d’autres, qui confondent toute page pour toute page.
De-là l’anhistoricité et l’anonymat non seulement du poème mais de la page, fondue en toute page, où l’œil navigue entre la virtualité vive de toute page, entrevue et imposée à fleur de rétine, et l’asynchronicité même du livre à lui-même dans son désordre, espace navigable à vue, de distribution libre encore perpétué par le non-lieu-page, son identité fondue dans l’identicité à ses doubles et à tout seuil.
De-là l’aberration profonde à laquelle œuvre l’effort de poème, qui se projette illico dans le seuil de page, encore fumant de la présence d’autre, animé d’autre, comme dans le liminal space la conscience tapie en soi que le non-lieu vide ne devrait pas l’être, et croire surprendre au carrefour de tout couloir – comme à chaque page qu’on tourne – l’ombre d’un autre que nous savions venir.
Ici donc, pourquoi l’X et le télescopage entrevu par Mercy, dans son errance d’intersections, au contact dès l’abord d’inhumanités à même d’opérer glissement, crash, au seuil de quoi poème, hallucination d’autres, lieu, corps étranger se faisant, soi, et JAL 123, GWI 9525, AA 965, tout dans un même désert.
