Et auparavant, le cadre du chant, l’allégorie de la selva oscura, la lyrique ; le lieu détruit et l’erreur, l’espace virtuel. Le « non-lieu », à la fois, renvoie à une réalité que la physique seule ne peut prendre en charge (« lieu » qui se situerait en-dehors du « lieu » ; en ce sens, « non-lieu » qui ne serait pas si différent de la conception mallarméenne du « lieu », comme situé dans le livre, pris en charge par la typographie, par la lettre et par la page qui mettent en forme la « pensée » : il est une négation du « lieu » situable selon l’expérience ordinaire), et renvoie en géographie et dans le langage juridique, à un « lieu » sans identité et à la négation de cet « avoir lieu », soit l’annulation. Le « non-lieu » appartient au « blanc », à la page ; il se situerait à l’intersection indéterminable de l’ici et de l’ailleurs qui, par lui, se destituent. Le livre est de ce monde, par la matière de papier et d’encre, et renvoie vers un autre monde, par la matière de langue qui ménage un espace insituable, de l’ordre de l’imagination. La page blanche serait le « non-lieu » (sens juridique et géographique) et l’écrit en noir par-dessus propulserait vers le « non-lieu » de l’imagination (métaphysique). La poésie cependant, ne se conçoit que dans la simultanéité du blanc et du noir, que peut moduler, à la rigueur, une certaine graduation de l’un ou l’autre élément ; elle reste grise, zone grise. Il n’y a pas de hiérarchie entre le blanc et le noir. La simultanéité du blanc et du noir ne saurait pourtant, se réduire à une analogie faite avec la polysémie du « non-lieu ». Il y a une identité au sens fort : de la même manière que le « non-lieu » de l’imagination (la mystique iranienne parle de « pays du non-où », Nâ-Kojâ-Âbâd ; tel que décrit par Corbin, il est le monde imaginal, intermédiaire entre le sensible et l’intelligible…) trouve un écho dans le « non-lieu » de l’espace contemporain (zones de transit, lieux d’effacement, définis par Augé, ou hétérotopies selon Foucault…), le blanc et le noir n’existent pas en opposition, mais se télescopent. Mercy dit « X ». La coïncidence en est le caractère inhumain de la poésie et du « non-lieu », de la poésie comme « non-lieu ». La « montagne du prophète » est un « non-lieu » selon l’imagination (le « mont analogue » de Daumal en relève, le mont Qâf du soufisme également, le mont Méru de la mythologie indienne, le mont Olympe, le mont Sinaï, etc.) et son mode est celui de la vision : l’élément humain subit un apport inhumain, Dieu ou transcendance autre. L’aéroport est un « non-lieu » selon la géographie, sans identité, impersonnel, anonyme, anhistorique, asocial, voire marginal, parce qu’il n’est pas un lieu de vie, mais lieu de passe (il y aurait à penser les « liminal spaces », qui caractérisent aussi un type de « non-lieu ») : son mode est celui du seuil, de l’entre-deux corrélé à un type de langage et d’expérience standardisé, codifié, administratif. Il y a inhumanité pour chaque « non-lieu », inhumanité à l’origine de l’expérience du « non-lieu », de quelqu’ordre qu’il soit ; ce qui l’identifie est une instance supérieure, qui peut être immanente (une administration) ou transcendante (un dieu). La raison en est le franchissement (en train d’avoir lieu) d’un seuil, métaphysique et géographique : l’ici et l’ailleurs, le transitif et l’intransitif, se télescopent, à la manière du noir et du blanc. La pratique de l’identité, « cartographie », se situe dans le « simultanément » qui est l’identité de tout « non-lieu » (métaphysique, géographique, juridique, poétique), se situe dans le seuil. La poésie réalise la jonction entre l’un et l’autre « non-lieu », blesse l’un et l’autre, troue, dessine le « non-lieu » du crash. Le poème est le crash, où tous les « non-lieux », en équivalence, se rencontrent. Lorsque l’avion s’écrase sur la montagne (peu importe la modalité : l’accident pour « JAL 123 », le suicide pour « GWI 9525 », la désorientation pour « AA 965 »), il y a « trou » comme il y a « branchement » : les plans se télescopent, se brisent selon qu’on force la langue dans ce « détournement », vers le crash. Et la carie. La modalité de la rencontre est celle de la violence qui répond à l’inhumanité d’une instance supérieure, retour de violence, puisque chacun cherche à vivre totalitairement, s’exclut discursivement. Il y a « détournement », de l’avion vers la montagne et de la montagne vers l’avion, « attentat », comme profanation. Et pas de « salut » de l’identité à espérer dans le poème, pas de tombeau vide, pas plus qu’il n’y a de faire-corps définitif (la mort est indiscutable, aucune supercherie : comme lecteurs, sans clefs, face à la mort). Le poème est un « non-lieu » toujours en train d’avoir lieu et « non-lieu » juridique aussi. La guerre seule de l’identité, « cartographie » sans but, non pas la rétention d’un coup de dés, mais les dés qui ne s’arrêtent pas de rouler, la grâce égalitaire de la gratuité. La violence est un acte gratuit. Porter à faux la balistique. L’éclair, à la confusion. Erreur, nœud au nœud. La couleur changeant. La forêt prenait, en effet, en charge l’erreur d’une cartographie ; elle a pu faire nœud. La zone grise pour cela ; blanche par la page, noire par l’écrit, crash, « trou » sur le visage et carie de la dent. La « carte d’identité » du cartographe ; le « non-lieu » du marginal. La violence est à la fente de la double-page comme un éclair profond, sur le nœud, qui n’a fait que changer de couleur. Le poème sans recouvrement, en surendettement. Et le « non-lieu » qui mène nulle part : « [allons] droit à l’attentat futur », aura t-il dit. Le « lieu » mallarméen est à part, se situe dans les « circonstances éternelles » de l’imagination pure ou de l’intellect ; son espace est la pensée. Le monde dans lequel s’inscrit le corps, temporel, apparaît suspect, soumis à la contingence, à la finitude, au subjectif. La matière typographique du livre se substitue donc symboliquement, à la matière biologique du corps ; son corps est l’œuvre. La matière est sacralisée, rédimée comme œuvre, fait signe vers le profane d’un rite qui serait le culte de l’intellect, et de la forme abritant « rien ». ( Le « lieu » mallarméen est un matérialisme de l’idée, aboutissant comme échec. La « constellation » et les « écumes originelles », dans leur réflexion, un désastre mué en catastérisation du caractère : le hasard et la forme du hasard. Le « poing qui l’étreindrait » comme potentialité de lecture (Mercy dirait « nombre indénombrable », « X »). Il étreint l’infini, le réfléchit, à la fois, dans l’image de l’art. Le geste est suspendu à l’infini. Le temps en est absent, suspendu. Le « secret qu’il détient », hasard augurant à la meuble immobilité des astres de la nuit. Le geste de l’origine : Comme Il aurait lancé mille dés hasardeux sur la table des nuits, de son gobelet d’or roulèrent mille étoiles. Là est le « Nombre unique qui ne peut pas en être un autre », X. La pensée est hasard, la forme en est le contenant, ne saurait contrecarrer le sens orgueilleux, qui bouge et ne bouge pas en anneau. ) Le modèle est ici celui du tombeau, qui prend en charge plutôt que le corps, le mort : la présence matérialisée de l’absent. Le tombeau donne un « lieu » à ce que la mort a détruit (« La Destruction fut ma Béatrice »). Le tombeau est anonymat, comme le disparu en mer, dont il reste à peine pour un temps, ce peu d’une « écume ». Le tombeau véritable ne peut contenir que le corps matériel, nommer ce qui est disparu ; l’espace du poème peut, quant à lui, contenir autrement, en suggérant le nom : non pas seulement l’identité close, qui équivaudrait à un rétrécissement du réel, mais la participation à un infini, à un absolu, que la langue poétique, « notre privilège adamique », et récalcitrant, permet. Le nom se perd dans l’impersonnel, la tuerie de masse de l’attentat, dirait Mercy. Et tout cela est faux. Le tombeau est ce qu’il est. Le poème est un mort, « cadavre par le bras écarté du secret qu’il détient », se rend à la superficialité de la page égalitairement.